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Témoignage d’Ehouarn

La rousseur, une histoire de vie ? Dans quelle mesure notre couleur de cheveux peut-elle s’inscrire dans notre construction identitaire ? Notre singularité, a priori si anodine, influence-t-elle les relations que nous entretenons avec les autres et avec nous-même ? Ehouarn, roux de 59 ans, nous parle de son expérience !

Je n’ai pris conscience de ma différence qu’à partir de l’école primaire, face à la moquerie de mes contemporains. J’ai été élevé à Boulogne Billancourt, j’étais le seul roux de l’école. Je me souviens vers l’âge de 6 ans de m’être promis de me teindre les cheveux en noir lorsque je serai adulte. Afin de ne pas être victime de leurs sarcasmes dont « poil de carotte » était le plus fréquent, je frappais systématiquement celui qui se moquait ainsi de moi. J’ai vite fini par avoir la paix, car peu d’entre eux assumaient de prendre ce risque plus d’une fois… Cela m’a certainement renforcé dans mon identité finalement.

« J’avais le sentiment qu’aucune fille ne voudrait d’un garçon roux comme moi. »

Il y avait aussi un seul enfant noir dans cette école d’environ 300 enfants – que des garçons, l’école n’était pas encore mixte – et comme rouquin, je me sentais solidaire de lui, car nous avions chacun notre différence comme un marqueur identitaire indélébile.

Au moment de la pré-puberté,  j’ai cru que je resterais célibataire à cause de ma couleur de cheveux, car je ne voyais jamais d’autres roux dans mon entourage, hormis mon cousin, et ma cousine.

Il me semblait qu’on ne pouvait pas devenir adulte en étant roux, jusqu’au jour où j’ai croisé un jeune adulte dans la rue et que j’ai réalisé que c’était possible.

Puis un jour, finalement devenu adulte j’ai croisé une classe d’enfants dans la rue dans laquelle il y avait un rouquin. Je l’ai évidemment regardé passer et il s’est retourné et m’a fait un clin d’œil. J’ai compris que pour lui aussi, il y avait ce besoin d’identification à un adulte. J’étais vraiment heureux de ce lien fugace me permettant de croire que je l’avais aidé lui aussi à se projeter dans un futur d’adulte.

« En 1970, le roux était à la mode »

J’avais 12 ans à l’époque où ma mère a envoyé ma photo à une agence de mannequinat d’enfants qui cherchait des modèles. La rousseur surfait sur la vague de la mode. J’ai fait de la publicité de manière assez intensive durant un an et ma couleur semblait être un atout commercial. Ensuite j’ai demandé à arrêter.

Vers 25 ans, j’ai demandé à un ami photographe de ce milieu s’il pouvait me placer pour refaire de la pub. Nous étions dans les années 80 et il me répondit que le roux n’était pas une couleur vendeuse pour les hommes…

À cette époque, une majorité de femmes – dont ma mère – se coloraient les cheveux en roux, mais ce n’était pas une couleur d’homme.

« J’ai souvent senti que les femmes rousses n’aimaient pas les hommes roux »

Avec les filles le déclic s’est fait vers 17 ans, lorsque j’ai compris que je plaisais aux filles. Enfin certaines filles, plutôt les brunes…

J’ai aujourd’hui 59 ans et j’ai connu pas mal de femmes dans ma vie, beaucoup de brunes, quelques vraies blondes, mais seulement deux rousses. Avec les rousses, j’avais l’impression qu’il y avait comme une répulsion, un refus du l’homme en miroir de la rousseur.

« Je reste fasciné par la beauté des femmes rousses. »

On ne voit jamais de couples de roux en France, alors que c’est une chose assez courante en Irlande et en Norvège, l’autre pays des roux. Un voyage dans ces deux pays devrait être recommandé à tous les rouquins qui se sentent comme des extra terrestres, on s’y sent vraiment (enfin ?) à sa place…

En classe de 7ème (le CM2 d’aujourd’hui) mon instituteur faisait un fixation sur moi, dès que je « sortais du rang », je me faisais immédiatement remarquer. J’avais de très mauvais résultats, étant souvent le dernier de la classe, et ce sentiment de « vilain petit canard ».

« J’ai un ami roux et une amie rousse. »

Au lycée, il y avait une rousse avec qui j’ai d’abord eu une brève relation. Comme on nous demandait tout le temps si nous étions frère et sœur, nous avons fini par dire oui. Nous sommes restés amis depuis et continuons à nous appeler « p’tit frère » et « p’tite sœur ». Moi je suis fils unique, elle était la seule rousse de sa fratrie de six enfants.

J’ai eu un ami roux également. Nous étions collègues de travail et au début, j’ai senti le même rapport de répulsion de sa part qu’avec certaines rousses. Comme s’il ne pouvait supporter de se voir en miroir. Nous en avons parlé ensuite une fois amis, et son sentiment était que je venais le concurrencer dans sa singularité.

« J’ai fait de ma rousseur une fierté. »

Si je n’avais pas été roux, je pense que je n’aurai pas eu besoin de dépenser autant d’énergie dans mon affirmation identitaire. Au fil du temps, ma rousseur m’a apporté l’assurance d’être unique, de ne pas me fondre dans la masse dominante des bruns et châtains si communs en France. Je n’ai aucun regret sinon qu’aucun de mes trois enfants ne soit roux.

Je pense que c’est également un facteur de mon intérêt pour les minorités ethniques.

Je crois que j’ai totalement assumé ma différence lorsque j’ai constaté que ce n’était pas un handicap auprès des filles, donc au moment de l’adolescence.

« On me disait que j’étais blond vénitien. »

Cela m’énervait même lorsqu’on me disait que je n’étais pas roux mais « blond vénitien », comme si c’était une insulte de dire que j’étais roux. Aujourd’hui, mes cheveux ont beaucoup foncé et cela m’énerve encore plus lorsqu’on me dit que je ne suis pas roux. Je demande alors quelle est ma couleur, et on me répond souvent « auburn » ce à quoi je rétorque que ce n’est pas une couleur référencée et que je suis bien roux et rien d’autre, mais je regrette d’avoir perdu en intensité, en éclat. Comme si une partie de mon identité se diluait…

« Les préjugés ? De la connerie à l’état pur ! »

La non acceptation de la différence est le fondement de toutes les intolérances, la base du racisme et de la xénophobie.

Participer au projet de Pascal Sacleux, c’était pour moi la possibilité d’affirmer encore une fois cette belle différence et de retrouver mes semblables, comme une tribu. Je suis toujours heureux de voir des femmes et des hommes roux, des enfants roux aussi comme pour avoir la certitude que cette différence ne sera jamais perdue et que nous resterons une très belle représentation de la diversité humaine.

Merci à Pascal d’avoir créé cet événement et merci à vous Elodie de ce recueil de témoignages.

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Élodie

Blogueuse 100% rousse. Bavarde sans être verbeuse, insoumise mais pas inflexible, j’exhibe ma crinière avec fierté et caractère. Amis roux et rousses, ce blog vous est entièrement dédié !

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